Premier constat des auteurs, Michel Gollac et Serge Volkoff : le dispositif français d’enquêtes sur l’activité de travail est particulièrement développé. Tout y est décortiqué : les décisions des entreprises en matière de technologie et d'organisation, tout comme les conséquences à long terme du travail sur la santé et la carrière des salariés.

Le dispositif français d’enquêtes sur l’activité de travail comprend plusieurs enquêtes. Leurs échantillons sont larges. Leurs procédures de collecte assurent une excellente qualité. La plupart ont déjà été répétées, souvent avec une périodicité régulière. Elles couvrent l’organisation des entreprises, les technologies, l’organisation du travail, les conditions de travail, les risques professionnels, la façon dont le travail est subjectivement vécu par les travailleurs et l’impact du travail sur la santé et les carrières. Il est ainsi possible de suivre, morceau par morceau, la chaîne qui va des décisions prises par les dirigeants des entreprises à leurs ultimes conséquences pour les travailleurs qu’elles emploient.

Cela n'allait pourtant pas de soi. La France n'est pas le pays qui se passionne le plus pour les problématiques liées au travail. Crise de l'emploi oblige, le débat sur les conditions de travail a souvent été relégué au second plan. En témoigne le rang généralement subordonné du ministère du Travail dans la hiérarchie gouvernementale. Ou encore les moyens somme toute limités de l'inspection du Travail, au regard de ce qui se pratique dans le reste de l'Union européenne.

Ce relatif désintérêt de l'Etat pour les conditions d'exercice du travail ne l'a pourtant pas empêché de développer un système d'information statistique performant et complet sur ces questions. Comment expliquer ce paradoxe?

La création des premières enquêtes doit beaucoup à la conjoncture favorable qui a suivi les événements de mai 1968, sorte de parenthèse enchantée dans l'indifférence ambiante qui entoure la question des conditions de travail. Le travail est alors au centre des préoccupations des contestataires, mais également d'une partie du patronat social. C'est dans ce contexte particulier que l'agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact) voit le jour, en 1973. Dans la foulée, le Conseil national de la statistique (CNS) confie à un groupe de travail le soin de définir les contours d'un dispositif statistique plus fourni et plus cohérent que les données disparates qui existaient jusqu'à présent.

Très vite, cependant, le débat sur les conditions de travail se dégonfle et retrouve « son statut habituel de problème social de second rang », notent les auteurs. Le dispositif statistique voit néanmoins le jour, fort du réseau qu'il a réussi à constituer (implication de l'Insee et du service des études et des statistiques du ministère, soutien de chercheurs et de médecins du travail, etc.). La première enquête sur les conditions de travail a ainsi lieu en 1978, avant d'être rééditée en 1984, 1991, 1998 et 2005. L'indifférence du politique a donc été compensée, selon les auteurs, « par un investissement durable de la part de l’institution statistique, et par des appuis scientifiques », mais aussi par une croissance des budgets alloués à l'appareil statistique qui, à l'époque, était encore considérée comme naturelle.

L’intérêt pour la santé au travail a fluctué au cours des trente dernières années mais, comme on le voit, la périodicité de l’enquête n’en a pas souffert. Une fois lancé, un tel dispositif bénéficie de l’inertie des structures qui en sont le support ; cette inertie le met à l’abri des modes politiques, administratives et même scientifiques. D’autre part, la publication de résultats renforce l’intérêt des acteurs impliqués dans le réseau de l’enquête et donc consolide ce réseau au fil du temps.

Bref, ce sont l'autonomie du système statistique public et les liens qu'il a réussi à nouer avec le monde de la recherche qui expliquent pour une large part la qualité et la quantité des informations dont on dispose sur les conditions de travail :

Les objectifs assignés à ces dispositifs (en particulier le souci de sensibilisation et d’analyse scientifique plutôt que d’évaluations ciblées) ; les thématiques développées (en particulier l’extension progressive des questionnaires à des items concernant l’organisation du travail) et les grands choix de méthodes (par exemple l’élaboration de dispositifs « couplés » d’enquêtes auprès d’employeurs et de salariés) ont largement pris appui sur des réflexions autonomes des réseaux de statisticiens et de chercheurs impliqués dans ces opérations. Cette relative autonomie n’a pas nui – voire, a contribué – aux capacités du système à répondre aux préoccupations sociales, quand celles-ci se sont à nouveau faites plus présentes.

Pour autant, préviennent les auteurs, « le dispositif reste fragile ». L'enquête Sumer (Suivi médical des risques professionnel), fait ainsi l'objet de critiques récurrentes, alors même qu'elle constitue une mine précieuse d'informations.


A lire :

« Mesurer le travail, une contribution à l'histoire des enquêtes françaises dans ce domaine », par Michel Gollac et Serge Volkoff, document de travail du CEE n°127, juillet 2010.


Billet mis en ligne le 31 août 2010.