La méconnaissance de la distribution réelle est encore plus grande en haut qu'en bas de la hiérarchie : les moins bien payés surestiment beaucoup le nombre de salariés plus mal payés qu'eux, mais les mieux payés surestiment énormément le nombre de salariés encore mieux payés qu'ils ne le sont. Cette méconnaissance n'est pas sans conséquence. Le salaire que les gens trouveraient normal de percevoir ne dépend pas seulement de leur situation réelle, mais aussi de la façon dont ils se positionnent au sein de la distribution globale. S'ils étaient bien informés, les plus favorisés seraient un peu moins avides et les plus pauvres seraient plus revendicatifs.

De nombreux sociologues et politologues estiment que la place dans la distribution des revenus est un déterminant important des opinions et des comportements politiques (pensons au slogan qui a permis au Président de la République d'être élu) et cette distribution est assurément un enjeu politique majeur. Que les citoyens en soient aussi médiocrement informés amène donc à s'interroger sur la qualité de notre démocratie. Leur information est d'autant plus nécessaire que notre société se transforme dans ce domaine. Récemment, les très hauts revenus se sont spectaculairement accrus en France. L'impact de cette évolution est encore limité, mais l'exemple des États-Unis ne permet pas d'écarter l'hypothèse d'un accroissement massif des inégalités au cours des prochaines années.

Le système statistique public a fait, au cours des dernières années, de grandes avancées dans le domaine des salaires, des revenus et des patrimoines. Ces avancées sont d'autant plus remarquables que, malgré les progrès de l'informatique, ce domaine de la statistique demeure austère et exige de grands efforts de rigueur et de précision. Les statisticiens ont sans nul doute été stimulés par les travaux remarquables de sociologues et d'économistes comme Christian Baudelot, Thomas Piketty ou Emmanuel Saez, qui ont à la fois produit des données et contribué à montrer tout le parti qu'on pouvait tirer de l'information disponible. Il est fondamental que les conditions de ce dialogue fécond entre statisticiens et chercheurs soient maintenues. La diffusion de l'information n'est pas moins importante que sa production. À quelques remarquables exceptions près, les médias n'accordent pas à la question des inégalités de revenus et de patrimoine la place qui devrait lui revenir. Bien sûr, cette discrétion a, dans bien des cas, des raisons politiques, mais ce ne sont pas forcément les seules. Dans un domaine où les anecdotes ne sauraient entièrement remplacer les statistiques, les statisticiens doivent être mis en situation d'élargir la diffusion de leurs travaux.

Michel Gollac, Directeur du Laboratoire de Sociologie Quantitative au Crest

Cette tribune a été initialement publiée sur le site d'information Mediapart, dans le cadre d'une «édition participative» intitulée «En défense de la statistique publique» où sont rassemblés de nombreux textes : http://www.mediapart.fr/club/edition/en-defense-de-la-statistique-publique

Mis en ligne le 22 octobre 2010.