En sciences économiques et sociales, comme pour les autres disciplines d’enseignement scolaire, les programmes sont élaborés par des « groupes d’experts » constitués d’universitaire, de professeurs et d’inspecteurs de la discipline concernée. Avant d’être publiés, ils sont soumis pour avis au Conseil supérieur de l’éducation, instance dans laquelle siègent des représentants de l’Administration, des associations familiales et de parents d’élèves, des syndicats de salariés et patronaux, etc. Le ministère n’est pas tenu par l’avis de ce Conseil et ne l’a pas toujours suivi, mais depuis 2012, il s’est engagé à le faire. Les manuels proposés par les éditeurs scolaires (Nathan, Hatier, Bordas, etc.) sont rédigés par des équipes de professeurs en conformité avec les programmes officiels. Nicolas Lecaussin, auteur de la tribune du Figaro, estime que des chefs d’entreprise devraient rédiger des manuels. Pourquoi pas ? Encore faudrait-il bien sûr qu’ils respectent les programmes officiels et là, ça semble mal parti car pour lui « Il ne s'agirait pas de faire l'apologie du libéralisme économique, mais seulement d'inciter les élèves à aimer l'entreprise. » Aimer l’entreprise ! C’est beau comme du Sophie de Menthon. Cette profonde méconnaissance de ce qu’est un programme d’enseignement, de ce qui le différencie d’un tract ou d’un bréviaire, voire d’un lavage de cerveau, est inquiétante. Elle s’est d’ailleurs attiré une vive réplique de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales dénonçant les erreurs flagrantes et « l’inculture économique » que révèle cette tribune.

Cette volonté patronale d’influencer les enseignements de sciences économiques et sociales n’est pas nouvelle. Les thèmes et les méthodes pour intervenir dans l’agenda politique sur cette question sont assez semblables d’une période à l’autre. Tout commence par une offensive critique sur la situation existante, qui prend la forme d’articles relatifs aux contenus des manuels scolaires dans la presse économique, éventuellement étayés par des enquêtes ou des sondages. Cela sert à saisir les instances politiques et tenter de demander la réunion d’une commission pour faire bouger ladite situation. Le remue-ménage qui a conduit à réunir la commission Guesnerie en 2008, dont le rapport est à l’origine des orientations de nouveaux programmes de 2010-2011, en est l’illustration. Un professeur de SES a même réalisé un recensement des contre-vérités contenues dans les articles de presse, tribunes, etc. de 1998 à 2008.

A travers l’Institut de l’entreprise, son site Melchior et les stages en entreprise offerts aux professeurs, des groupes patronaux mettent systématiquement en œuvre le programme que Michel Pébereau appelait ses vœux en 2006 : « il serait peut-être bon d’effectuer un travail pédagogique de fond sur nos lycéens (…) afin de les sensibiliser aux contraintes du libéralisme ».
Nicolas Lecaussin avec l’IREF think tank libertarien, s’est enrôlé dans la croisade, et la présente tribune ne fait que reprendre les résultats d’une « étude » de 2012 dont les erreurs avaient déjà été pointées.

Mais la vérité semble moins lui importer que le souci d’inscrire dans l’agenda politique une remise en cause d’un principe de base : la neutralité de l’enseignement.

Gérard Grosse



Billet publié le 26 novembre 2014.