Du constat …

Les critiques adressées à l’enseignement de l’économie dans le supérieur par les étudiants de PEPS-Economie ont été présentées dans un article du numéro d’avril 2013 d’Alternatives Economiques et dans un papier plus long de la revue L’Economie politique n° 58, à paraître dans les jours à venir, en avril 2013. Enseignements déconnectés de la réalité et manque de pluralismes (des disciplines, des théories, conceptuel) sont les deux axes majeurs de ces critiques. C’est donc aux contenus, du moins tels qu’ils apparaissent dans les intitulés des maquettes, que s’intéresse le collectif.

Il s’appuie sur une enquête qui a permis de recueillir des informations sur la quasi-totalité (50 sur 54) des licences de sciences économiques dispensées en France. Les constats sont présentés dans l’article précité. Résumons-les : poids très important des approches « techniques » de l’économie (maths, stats, économétrie, micro, macro) : 43% du total des enseignements (1) ; faible place des enseignements « réflexifs » (épistémologie, histoire de la pensée ou des théories) et de ceux liés au « réel » (histoire des faits économiques, problèmes économiques contemporains) et très peu d’approches des autres sciences sociales. Les enseignements de gestion occupent aussi une part assez importante (14%) car beaucoup de licences sont des licences « d’éco-gestion ».

Arthur Jatteau et Julie Dayot, qui ont présenté les résultats de cette enquête, sont bien conscients que les intitulés d’une maquette ne disent pas tout des contenus réels d’enseignement et que des enseignements réflexifs peuvent trouver place dans les « approches thématiques » (économie du travail, monnaie-finance, etc.)

Pour autant, aujourd’hui, au sortir d’une licence de sciences éco, les étudiants sont bien peu armés pour comprendre et discuter des questions économiques. Voilà ce qui, pour Bernard Chavance, professeur d’économie à Paris 7 et membre de l’AFEP (Association Française d’Economie Politique) constitue un constat d’échec de l’enseignement supérieur. Il l’impute à la mise en sommeil de la nature de science sociale de l’économie et à la volonté de l’économie mainstream de se rapprocher des sciences « dures ». Cette évolution conduit à une réduction du pluralisme dans les recrutements d’enseignants du supérieur, qui justifie la volonté de l’AFEP de création d’une nouvelle section au CNU (Conseil National des universités).

Dominique Plihon, professeur d’économie à Paris 13 et membre des Economistes atterrés, renchérit sur le constat d’une imperméabilité des économistes à toute remise en cause, comme si, en matière de théorie économique aussi, s’appliquait le précepte « TINA » (There Is No Alternative). Il insiste sur les pressions des milieux économiques dominants, via l’Institut de l’entreprise notamment, et estime qu’un rapport de force politique est à créer.

Igor Martinache, membre du bureau national de l’APSES (Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales), souligne le paradoxe qui voit les étudiants à l’université se tourner vers un enseignement type « SES » au moment où les programmes du lycée remettent en cause le projet initial de la discipline.

Christoph Gran, membre du Réseau pour une économie pluraliste retrace l’historique du mouvement étudiant allemand pour une économie pluraliste depuis une dizaine d’années, dont les objectifs sont très proches à la fois de ceux de PEPS-Economie : enseignement pluraliste des théories et des méthodes, histoire de la pensée économique, et de l’AFEP : modification de l’évaluation bibliométrique des chercheurs et quota de chaires d’économistes hétérodoxes. Les moyens d’action du réseau s’organisent autour du projet « Pluralowatch » : classement des universités selon leur degré de pluralisme, bibliothèque de ressources et d’initiatives « pluralistes », etc.

L’insatisfaction des étudiants en économie n’est pas réservée à l’Europe. C’est ce que montre Inbal Marcovitch dans son étude sur les étudiants de licence d’économie dans la province de l’Ontario au Canada . On y retrouve la place dominante de l’économie mainstream et, symétriquement, la faiblesse des courants hétérodoxes ou de l’histoire (des faits ou de la pensée économiques), l’indifférence au développement de l’esprit critique voire des valeurs démocratiques. L’auteure montre aussi que là où l’enseignement est plus « ouvert », les étudiants sont plus aptes à saisir les différences entre théories, leurs limites et leurs champs d’application.

… aux propositions


Le collectif PEPS-Economie souhaite dépasser la plainte et offrir des Propositions pour faire bouger l’enseignement de l’économie dans le supérieur en allant jusqu’aux détails d’une maquette pour les trois années de licence. En renvoyant au lien ci-dessus pour en savoir plus, rappelons les principes qui, selon Louison Cahen-Fourot et Arthur Jatteau ont orienté ces propositions : partir non pas des disciplines mais des « problèmes », respect du « triple pluralisme » évoqué plus haut, croisement des regards disciplinaires indispensable à la compréhension des phénomènes économiques et sociaux, présentation équilibrée des différentes théories et « réflexivité » accrue.

Il en résulterait une maquette dont le cœur serait constitué de l’étude de quelques « objets-problèmes » et d’un cours « d’actualité économique et sociale », appuyés par des cours de méthodes et outils (maths, stats, techniques d’enquête et de recherche en archives …) et dont la cohérence serait assurée par des enseignements d’histoire de la pensée et des faits économiques permettant de resituer chaque approche dans son contexte originel. L’économie étant alors conçue comme le fruit de l’histoire et de la politique. La maquette serait complétée par des langues vivantes et de l‘informatique.

Pour ses promoteurs, cette maquette d’une « licence d’économie pluraliste » est un projet perfectible, à discuter, et doit s’accompagner de méthodes pédagogiques « interactives ». Sa mise en œuvre exigerait une collaboration étroite entre les enseignants chargés de la mettre en œuvre. Elle permettrait de développer des compétences variées favorables à l’insertion professionnelle comme à la poursuite d’études spécialisées.

Pascal Combemale, professeur de sciences économiques et sociales en classe préparatoire, retrouve dans l’exigence de « sens », pour les étudiants comme pour les enseignants, le « parfum » des SES, mais estime néanmoins que la maquette ne peut pas se centrer seulement sur des « objets », qu’il faut aussi de l’enseignement cumulatif. La solution idéale serait des cours intégrant faits, théories et politiques, mais on doit s’interroger : quels enseignants seraient assez pluridisciplinaires pour enseigner ces cours pluridisciplinaires ?

Etienne Wasmer, professeur d’économie à Sciences Po, et qui avait été un des co-rédacteurs du « Rapport Fitoussi » en 2001, représentait ici l’ASFE (Association Française de Sciences Économiques). Il suggère que cette maquette soit testée dans plusieurs facs, mais estime qu’il vaut mieux démarrer par plusieurs cours disciplinaires plutôt que d’entrer directement par le pluridisciplinaire.

Pascal Le Merrer, initiateur des « Journées de l’économie », à Lyon, pense que, compte tenu de la diversité des enseignements et des établissements, il est difficile de faire une maquette généraliste, d’autant qu’il lui semble important de pouvoir individualiser les parcours. Il s’interroge sur ce paradoxe : parce qu’elle permet d’acquérir des savoirs et des compétences, l’économie semble intéresser tout le monde … sauf les étudiants en économie !

Gilles Raveaud, enseignant en économie à Paris 8, membre de l’AFEP et qui fut un des initiateurs du mouvement « autisme économie », s’il salue l’initiative de PEPS-Economie, estime qu’elle ne sera suivie d’effets que si elle entraine un mouvement massif d’étudiants … et d’enseignants.

Les amicales critiques que Marjorie Galy, présidente de l’APSES, adresse au projet de PEPS-Economie sont de deux ordres. S’agissant de la maquette d’abord, elle regrette de ne pas y trouver comme « objet » le marché et la crise, et s’inquiète d’un cours « à part » d’actualité économique. Celle-ci devant trouver place … dans tous les cours. Elle estime ensuite qu’il faudrait plus s’interroger sur la dimension pédagogique : que fait-on faire aux étudiants ? Et suggère que des évaluations sous forme de dissertation (avec documents bien sûr !) auraient des effets bénéfiques sur la formation en amont.

Quelles suites ?


Enquête sur l’état des lieux de l’enseignement de l’économie, à l’université, en France, proposition d’une maquette « alternative » pour une licence d’économie pluraliste et Etats Généraux du 6 avril, un grand pas a été fait en direction d’une transformation en profondeur des contenus d’enseignement en licence.

Un projet de plus qui viendra rejoindre sur les étagères ceux de Michèl Vernières, du Mouvement des étudiants pour la réforme des enseignements d’économie, de Jean-Paul Fitoussi … ?

Même si les échecs passés incitent à la prudence, la séquence actuelle présente des caractéristiques qui peuvent pousser à l’optimisme.

Jamais un mouvement étudiant n’était allé aussi loin dans l’analyse de la situation réelle des enseignements actuels ni dans la définition d’un projet alternatif. Il peut s’appuyer sur des collaborations internationales avec des mouvements parfois engagés dans des démarches innovantes, comme en Allemagne.

Du côté des enseignants, collaborations et convergences avec l’APSES et l’AFEP doivent permettre d’affiner le projet, qui ne semble pas rencontrer d’opposition déclarée du côté de la science économique plus « officielle » représentée par l’AFSE.

S’agissant de l’environnement intellectuel, même si la déstabilisation du dogme de l’autorégulation des marchés après la crise de 2008 a fait long feu, les certitudes d’une science économique isolée et sûre d’elle-même ont été ébranlées. Le pluralisme des approches et l’intérêt du croisement de regards disciplinaires semblent mieux admis.

Reste la question soulevée par plusieurs des intervenants lors des Etats généraux : compte tenu du mode de recrutement des enseignants du supérieur, où trouvera-t-on des équipes susceptibles de « porter » un tel projet de réforme ? Innovations de contenus et de méthodes d’enseignement, harmonisation des pratiques, coopération entre enseignants, voilà un (beau) défi à relever pour les universitaires.

(1) Comptabilité établie en termes d’ECTS (European Credits Transfer System), sorte d’unité de compte des enseignements dans le supérieur.

Billet publié le 24 avril 2013

P.S. Pour le détail de l'argumentaire et des propositions du collectif PEPS-Economie, voir "L'enseignement de l'économie dans le supérieur : bilan critique et perspectives", L'économie politique n°58, avril 2013